Je ne sais pas quand je me suis dit pour la
première fois « mon père est fou », quand j’ai adopté ce mot de folie,
ce mot emphatique, vague, inquiétant et légèrement exaltant, qui ne
nommait rien, en fait, rien d’autre que mon angoisse, cette terreur
infantile, cette panique où je basculais avec lui et que toute ma vie
d’adulte s’employait à recouvrir, un appel de lui et tout cela, le
jardin, le soir d’été, la mer proche, volait en éclats, me laissant
seule avec lui dans ce monde morcelé et muet qui était peut-être le réel
même.
Personne est le portrait, en vingt-six angles et
au centre absent, en vingt-six autres et au moi échappé, d'un
mélancolique. Lettre après lettre, ce roman-abécédaire recompose la
figure d'un disparu qui, de son vivant déjà, était étranger au monde et
à lui-même. De « A » comme « Antonin Artaud » à « Z » comme « Zelig » en
passant par « B » comme « Bond (James Bond) » ou « S » comme « SDF »,
défilent les doubles qu'il abritait, les rôles dans lesquels il se
projetait. Personne, comme le nom de l'absence, personne
comme l'identité d'un homme qui, pour n'avoir jamais fait bloc avec
lui-même, a laissé place à tous les autres en lui, personne comme le
masque, aussi, persona, que portent les vivants quand ils prêtent
voix aux morts et la littérature quand elle prend le visage de la folie.
Gwenaëlle Aubry
est née en 1971. Philosophe et romancière, elle est l'auteur,
entre autres, de Le diable détacheur (Actes Sud, 1999),
L'isolée (Stock, 2002), L'isolement (Stock, 2003), et
Notre vie s'use
en transfigurations (Actes Sud, 2007).